La découverte et l’histoire de l’argon
L’anomalie de l’azote
La découverte de l’argon a commencé par une anomalie intrigante qui allait tourmenter les scientifiques pendant plus d’un siècle. En 1785, Henry Cavendish (1731-1810), aristocrate et scientifique britannique excentrique, réalisa une expérience remarquable dans son laboratoire privé de Clapham Common. À l’aide d’étincelles électriques pour combiner l’azote atmosphérique avec l’oxygène, il remarqua qu’une minuscule bulle de gaz — environ 1/120 du volume initial — refusait obstinément de réagir.
Cavendish écrivit dans son carnet : « S’il existe une partie de l’air phlogistiqué [l’azote] de notre atmosphère qui diffère du reste et ne peut être réduite en acide nitreux, nous pouvons conclure avec certitude qu’elle ne représente pas plus de 1/120 de l’ensemble. » Cette observation prophétique, enfouie dans les Philosophical Transactions of the Royal Society, allait rester inactive pendant plus d’un siècle.
La précision persistante de Lord Rayleigh
John William Strutt, 3rd Baron Rayleigh (1842-1919) se heurta à une contradiction exaspérante dans son laboratoire de Cambridge au cours des années 1890. Alors qu’il tentait de vérifier les masses atomiques avec une précision sans précédent, il découvrit que l’azote extrait de l’air pesait systématiquement 2,310 grammes par litre, tandis que l’azote produit à partir de composés chimiques ne pesait que 2,297 grammes par litre.
Cette différence de 0,013 gramme — inférieure à 0,6 % — aurait été considérée par la plupart des scientifiques comme une erreur expérimentale. Mais Rayleigh, avec son attention obsessionnelle aux détails, répéta les mesures des dizaines de fois sur trois ans. Il essaya différentes sources : azote provenant du monoxyde d’azote, azote provenant du protoxyde d’azote, azote provenant de composés ammoniacaux — toutes donnaient la masse la plus faible. Seul l’azote atmosphérique restait obstinément plus lourd.
Frustré, Rayleigh publia une lettre dans la revue Nature le 29 septembre 1892 : « Certains résultats récents concernant la masse volumique de l’azote me laissent très perplexe, et je serais reconnaissant à l’un de vos lecteurs chimistes de proposer des explications sur leur cause. »
Le génie chimique de William Ramsay
Sir William Ramsay (1852-1916), brillant chimiste écossais de l’University College London, lut la lettre de Rayleigh avec un vif intérêt. Ayant récemment découvert l’Hélium dans des minéraux terrestres, Ramsay possédait l’expertise chimique nécessaire pour compléter les mesures physiques de Rayleigh.
Au début de 1894, Ramsay entreprit des expériences parallèles selon une approche différente. Au lieu de retirer l’oxygène et la vapeur d’eau de l’air, il tenta de retirer l’azote lui-même, en laissant ce qui pouvait subsister. À l’aide de magnésium porté au rouge pour absorber l’azote (3Mg + N₂ → Mg₃N₂), Ramsay consomma progressivement tout l’azote d’un échantillon d’air.
Après des semaines de travail minutieux, un résidu persistant demeurait — environ 1 % du volume initial. Ce gaz refusait de réagir avec tout réactif chimique essayé par Ramsay : sodium, potassium, phosphore, ou les acides et bases les plus agressifs.
La percée collaborative
Comprenant qu’ils étudiaient le même phénomène, Rayleigh et Ramsay commencèrent à collaborer en avril 1894. Leur expertise combinée — les mesures précises de Rayleigh et la synthèse chimique de Ramsay — se révéla irrésistible.
Travaillant dans des laboratoires parallèles reliés par des lettres et des télégrammes fréquents, ils isolèrent des échantillons purs du gaz mystérieux. Rayleigh mesura sa masse volumique : 19,9 fois plus lourd que l’Hydrogène, contre 14,0 pour l’azote. Ramsay détermina son spectre : complètement différent de celui de tout élément connu, avec des raies rouges et vertes brillantes jamais observées auparavant.
Le gaz était totalement inerte chimiquement — il ne formait absolument aucun composé, défiant les théories contemporaines de la liaison chimique. Ramsay tenta de provoquer des réactions par toutes les méthodes connues : décharges électriques, températures extrêmes, puissants agents oxydants, et même du Fluor gazeux. Rien ne fonctionna.
Nommer l’élément « paresseux »
Le 13 août 1894, lors de la réunion de la British Association à Oxford, Rayleigh et Ramsay annoncèrent conjointement leur découverte. Ils proposèrent le nom « argon », issu du grec « argos », signifiant « paresseux » ou « inactif », en référence à son inertie chimique complète.
L’annonce suscita immédiatement la controverse. Dmitri Mendeleev (1834-1907), créateur du tableau périodique, refusa d’abord d’accepter l’existence de l’argon, affirmant qu’aucun élément ne pouvait être totalement inerte. La découverte remettait en cause les hypothèses fondamentales sur les liaisons atomiques et nécessitait d’élargir le tableau périodique pour y intégrer les gaz nobles.
Validation et reconnaissance
Le scepticisme se dissipa progressivement lorsque d’autres scientifiques reproduisirent les expériences. Les tentatives de Moissan pour faire réagir l’argon avec le Fluor échouèrent de manière spectaculaire, confirmant son inertie. L’analyse spectroscopique de William Crookes révéla la signature atomique unique de l’argon.
La Royal Society décerna à Rayleigh et Ramsay la prestigieuse médaille Davy en 1895. Rayleigh reçut le prix Nobel de physique en 1904 « pour ses recherches sur les masses volumiques des gaz les plus importants », tandis que Ramsay obtint le prix Nobel de chimie en 1904 « pour sa découverte des éléments gazeux inertes présents dans l’air ».
L’ouverture de la famille des gaz nobles
La découverte de l’argon révolutionna la chimie en révélant une famille entièrement nouvelle d’éléments. Ramsay découvrit ensuite l’Hélium (1895), le Néon (1898), le Krypton (1898) et le Xénon (1898), établissant le groupe des gaz nobles.
Ces travaux imposèrent une révision complète du tableau périodique, avec l’ajout du groupe 18 (anciennement groupe 0), et démontrèrent que le système de Mendeleev pouvait intégrer des éléments totalement inattendus. La découverte valida également la puissance des mesures de précision : une différence de masse volumique de 0,6 % conduisit à des découvertes fondamentales sur la structure atomique.
Développement industriel
La production commerciale d’argon commença au début du XXe siècle avec le développement de la technologie de liquéfaction de l’air. Les usines de séparation de l’air de Carl von Linde (1842-1934), conçues à l’origine pour produire de l’oxygène, furent adaptées afin d’extraire l’argon comme sous-produit précieux.
Georges Claude (1870-1960) fut un pionnier des applications industrielles, utilisant l’argon dans les premiers éclairages électriques et jetant les bases des industries modernes des gaz industriels. En 1930, des entreprises comme L’Air Liquide et Linde produisaient déjà des milliers de tonnes d’argon par an pour les applications émergentes de soudage et de métallurgie.